C’est quand je suis arrivé au collège que je me suis aperçu qu’on pouvait déranger parce qu’on était pas tout à fait comme les autres. Je venais d’une ferme, de là-haut sur le causse, de l’autre côté de la Dordogne. Je répondais trop vite et ça embêtait tout le monde : les autres élèves de la classe qui n’avait pas encore trouvé, les professeurs parce que je ne laissais pas aux autres le temps nécessaire... Alors, très vite, j’ai essayé de devenir invisible. Soyons honnête, je n’y suis jamais arrivé : c’était vraiment trop difficile. Et puis, il y avait des trucs qui me passionnaient pendant l’apprentissage desquels j’oubliais mes résolutions. Les maths modernes par exemple : ben oui, en 1966, vouloir faire des calculs sans les nombres, ça fait quand même bizarre... pour les autres.
Alors, on me disait que j’étais trop compliqué ou alors on me demandais comment j’avais appris tout ça. Et moi, je ne comprenais pas parce que c’était ce qui venait d’être expliqué ! Je m’interrogeais donc souvent du pourquoi des choses mais aussi du pourquoi des remarques des autres. D’ailleurs ces autres, je trouvais qu’ils ne réfléchissaient pas beaucoup puisque tout venait d’être dit par le prof ou lu dans un bouquin scolaire.
Ben oui, très vite, je me suis senti différent des autres alors, je me suis souvent tu attendant patiemment qu’un autre fournisse la réponse ou entre sur le chemin de la réponse souhaitée par le prof. Je m’emm... donc, je m’ennuyais donc royalement (c’est maintenant que je m’en rends compte). J’ai tout essayé pour être comme les autres, même jouer à celui qui ne sait pas.
Et puis, j’ai grandi comme tout le monde (enfin). Ouais, mais j’avais toujours le même problème sauf que je réfugiais dans mon monde de rêveries. Cela a fini par devenir plus facile parce que j’avais eu une prof nulle en anglais et que j’étais donc nul en anglais (oui, je sais, c’est toujours la faute des autres). Au moins un domaine où je n’excellais pas. Et puis, j’étais interdit de sport intense parce qu’un toubib spécialiste avait décrété que j’avais sans doute un souffle au cœur. Pourtant, je faisais des kilomètres derrière le troupeau de moutons quasiment chaque jour. Je pouvais déjà soulevé des charges très lourdes pour mon âge. A quatorze ans, trois mois après l’opération de l’appendicite, j’ai soulevé un sac de cent kilogrammes. Non, je n’étais pas inconscient : je ne savais pas ! Quand je l’ai appris, un prof m’a... puni. Je devais raconter pourquoi j’avais fait ça alors que j’étais interdit de sport. J’ai donc raconté, qu’à la ferme, je soulevais souvent des charges lourdes : des pierres, des animaux, des sacs, des outils, des attelages... Et, il ne sait rien passé ! Je suppose que le prof n’a jamais lu ce que j’avais écrit.
Et puis, je suis parti dans une Ecole Normale, une école où on apprenait à devenir instit. La consécration pour la famille et pour le collège : rendez-vous compte, le petit provincial qui termine cinquième à quatre cents kilomètres de chez lui alors qu’il n’avait encore jamais fait plus de cent kilomètres ! Je me suis mis à lire encore plus. De plus en plus souvent, je suis allé me réfugier en forêt, loin des bruits des humains, près des chuchotements des arbres, dans des endroits isolés où seuls allaient quelquefois des bûcherons. Personne n’a jamais su que j’y dormais quelquefois, même en hiver...
Oui, mais j’étais toujours celui qu’on appelait au tableau pour résoudre un problème difficile en math ou qu’on interrogeait sur un point de connaissance sur lequel on me supposait moins féru. Çà n’a jamais marché sauf en anglais (je payais très cher mes démarrages calamiteux dans l’apprentissage de cette langue). Les profs ont donc décidé à un an du baccalauréat que je ne pouvais décemment pas être présenté à l’épreuve d’anglais et m’ont mis, pour l’année précédent le baccalauréat en cours d’espagnol première langue. Au baccalauréat, j’ai réussi toutes les matières, même l’espagnol. Oui, même en espagnol. Je reconnais que je ne savais pas alors que ma langue natale, l’occitan, m’avait énormément aidé.
Mais je dérangeais toujours les autres parce que je n’étais pas tout à fait comme les autres. Je suis donc devenu contestataire, révolutionnaire, syndicaliste... (faites votre choix). Au moins , là, je pouvais revendiquer ma différence comme une force.
Je n’avais pas encore compris que le problème était ailleurs. Et c’est en enseignant que j’ai découvert que je comprenais trop vite aussi bien les problèmes de math, les situations de physique que les humeurs des autres. Je ressens la tristesse, la joie, l’indifférence, l’intérêt, le désintérêt, la colère, la passion, la dépression, la déprime, l’incompréhension... et le mensonge. J’étais toujours différent. Je serai toujours différent, il faut que j’accepte ça. Mais, maintenant, c’était plus facile de cacher ma différence. Sauf que je ne me faisais des amis que dans des groupes où on ne me connaissaient pas : des motards, des hippies, des extrémistes, des allumés... mais toujours des inconnus (je l’étais aussi pour eux).
J’ai fini par trouver comment cacher ma différence, mes différences. Je suis devenu un maître même si ça m’échappe quelquefois. En vieillissant, je n’ai qu’un seul regret : je n’ai pas d’amis mais je m’entends bien avec à peu près tout le monde. Je peux enfin vivre. L’écriture m’aide à passer les moments délicats (il y en a toujours, il y en aura toujours...)
Mon cahier de doléances
